Partager l'article ! Storytelling de Christian Salmon: Autant le dire tout de suite, sur un excellent sujet, Christian Salmon a réussi à faire un assez mauvais ...
Autant le dire tout de suite, sur un excellent sujet, Christian Salmon a réussi à
faire un assez mauvais livre. L'idée principale de l'auteur tient en une ligne : Les entreprises et les hommes politiques, plutôt que de nous livrer des données objectives, passent leur temps à
nous raconter des histoires. Serait-ce présomptueux d'affirmer que nous nous en doutions un peu et que nous n'avons pas attendu Christian Salmon pour nous en apercevoir ? Voulant dénoncer ce
qu'il considère – probablement à juste titre – comme une imposture et une prise en otage des consciences, le livre Storytelling se décompose en sept chapitres, dont quatre sont consacrés
au monde de l'entreprise (où Nike, Enron, les call centers indiens sont évoqués) et trois au monde de la politique et de la stratégie militaire (où l'on convoque les figures de Reagan, Clinton et
Bush junior). Un fait s'impose à la lecture : Christian Salmon ne sait pas (ou ne veut pas ?) raconter une histoire. Il accumule les faits, les noms, les commentaires, sans souci de cohérence
chronologique ou narrative, se répétant parfois, de façon un peu brouillonne, comme un auteur incapable de gérer ses effets dramatiques.
Certes, on pourra se dire qu'il se distancie volontairement de techniques narratives dont il condamne l'utilisation abusive chez autrui et que cette aporie narrative se fait au profit de l'analyse. Là encore, le lecteur sera déçu. L'analyse est pauvre, se contentant souvent de ce que n'importe quel citoyen un peu intelligent aurait pu faire de lui-même : pas besoin de lire ce livre pour se rendre compte par exemple que l'on a cherché à imposer une image christique de George W. Bush aux Américains. Invoquant à plusieurs reprises la critique structuraliste française des années 60 et citant les noms de Barthes, Genette, Todorov et Greimas, adulés semble-t-il par ces nouveaux conseillers en communication que sont les storytellers, l'auteur ne nous explique pas vraiment en quoi les théories structuralistes sur la narratologie influencent les stratégies en communication. Quelles techniques narratives sont utilisées ? Comment le sont-elles ? Dans quels buts ? Le livre de Christian Salmon aurait gagné à se poser ce genre de questions et à tenter d'y répondre plutôt que de dérouler une litanie paresseuse de faits et de noms. Une telle démarche aurait évité la contradiction apparente consistant à dire tantôt que la fiction est là pour créer une émotion, tantôt qu'elle annihile tout sentiment. Le fait qu'on ne fasse même pas la différence entre dramaturgie et narration en dit long sur le manque de sérieux et d'analyses de cet ouvrage.
Mais Christian Salmon n'est pas là pour réfléchir : il est là pour mettre en garde, dénoncer, avertir, il est là pour appeler les écrivains à créer des « contre-narrations ». Car il faut bien considérer que cet ouvrage est de parti pris : Christian salmon n'a de cesse de dénoncer une société capitaliste qui utilise les histoires pour manipuler les esprits. L'essentiel de ses exemples, Enron, Nike, Reagan, Bush, Foxnews, Hollywood, la guerre d'Irak, sont tirés de l'histoire américaine récente, si l'on excepte une allusion opportuniste à la dernière campagne présidentielle française présentée comme une américanisation de notre univers culturel. Pourtant, raconter des histoires pour conforter un pouvoir n'est pas un fait nouveau. Jules César comme Auguste ont construit leur prestige autour d'une histoire personnelle liée à l'histoire collective. Les storytellers font-ils autre chose que Virgile qui, au Ier siècle après Jésus-Christ déjà, inventait une fiction pour légitimer le pouvoir en place ? Christian Salmon aurait été inspiré de mettre ainsi un tant soit peu son sujet en perspective, peut-être y aurait-il gagné la distance nécessaire pour démonter cette « machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits » qu'il se contente de platement dénoncer.
Vous trouverez sur le net un article du site Rue89, Ces histoires que construit le pouvoir. , qui vous évitera de dépenser 18 Euros en pure perte : Christian salmon s'y montre presque plus intéressant que dans son livre.
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