Mercredi 31 octobre 2007
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Comment parler des livres que l'on n'a pas lus s'attaque à un prétendu tabou en formulant l'éloge paradoxal de la non-lecture. Il faut cependant révéler au commun des mortels que ce prétendu tabou n'en est un que pour les rustres et les ignorants. L'auteur de ces lignes, ayant été khagneux, a pu constater qu'il était, dans un certain milieu, socialement valorisant de parler avec brio des livres que l'on n'a pas lus. Une personne de ma connaissance, brillamment reçue au concours de l'Ecole Normale Supérieure, a ainsi, lors d'une épreuve orale, parlé d'un livre qu'elle ne connaissait pas et pour cause, puisqu'il résultait d'une invention délibérée des membres du jury. Son aplomb face au jury a suffisamment impressionné ce dernier pour qu'il lui accorde une note assez exceptionnelle à ce niveau.
Essai d'universitaire revendiqué comme tel, le livre de Pierre Bayard se ressent de cette origine dans sa composition même : préface, épilogue, division en trois parties elles-mêmes divisées en quatre sous parties à peu près d'égales longueurs. Les titres de parties sentent – dans une intention parodique ? - le traité de rhétorique classique : des manières de ne pas lire, des situations de discours, des conduites à tenir. L'idée principal de ce livre porte sur la définition même de « lecture ». Pierre Bayard s'attache en effet à montrer – avec humour et de nombreux exemples littéraires à l'appui - qu'entre la lecture et la non-lecture d'un livre il existe davantage une différence de degré que de nature. Dès lors, la problématique initiale inaugurée par le titre même du livre glisse subrepticement du comment au pourquoi. Autrement dit, ceux qui ouvriraient ce livre en espérant y trouver un manuel destiné à faire d'eux un illusionniste de salon risquent d'être déçus. L'auteur ne nous apprend pas à parler des livres que l'on n'a pas lus, il nous explique pourquoi il est légitime de le faire. L'idée est que la représentation que l'on se fait d'un livre, que la place qu'il occupe dans l'espace littéraire au sein d'une bibliothèque virtuelle, importent plus que le livre lui-même et que pour en avoir une représentation précise, nul n'est besoin de l'avoir lu. Ce qui importe, en dernière analyse, c'est l'apport de cette représentation que l'on s'en fait dans la construction de notre propre individualité.
L'idée peut paraître séduisante et en soulagera plus d'un, mais il y a un hic. Curieusement, Pierre Bayard occulte totalement ce dont son livre est censé parlé : les livres. Il semble ignorer qu'on ne lit pas de la même manière un roman et un recueil de poèmes, un traité historique et un recueil de contes. Il ne tient pas compte non plus de ce moment unique, rencontre presque charnelle avec autrui, que constitue la lecture d'un livre. Il ne tient pas compte du fait qu'on puisse lire non pour avoir lu, mais pour lire, gratuitement, sans idée de profit à engranger. Car c'est bien dans cette rencontre avec une altérité irréductible que lire s'avère non seulement profitable mais nécessaire et que Pierre Bayard, en voulant nous soustraire à une prétendue culpabilité, nous ôte également un plaisir irremplaçable.
Par Petrus
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Mercredi 26 septembre 2007
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13:47
Issu du collectif "qui fait la France ?" Chroniques d'une société annoncée est un recueil de nouvelles dont les auteurs, pour la
plupart (la totalité ?) issus de la banlieue, se proclament eux-mêmes représentatifs de la diversité française. Les nouvelles sont précédées d'un manifeste bourré de bonnes intentions et défendant une « écriture au miroir » en prise avec la réalité sociale de la France d'aujourd'hui. Les droits du livre seront intégralement reversés à une association ayant pour but de promouvoir des projets artistiques émanant des marges. S'agirait-il donc d'une nouvelle école littéraire ? On aimerait aimer ce projet collectif, cette ambition de créer quelque chose de neuf en littérature.
Hélas, la lecture des nouvelles laisse pour le moins dubitatif quant aux ambitions affichées par les auteurs. Il y a les ratages complets, ceux de Khalid el Bahji et de Mohamed Razane, qui accumulent les clichés et font preuve d'une banalité stylistique et thématique affligeantes (bavures policières présentées de la manière la plus plate qui soit). Un peu mieux écrite, mais pas tellement plus originale d'un point de vue thématique, une journée à Dreux raconte l'histoire d'un braquage raté. D'autres nouvelles sont plus intéressantes mais ont quelque chose d'inabouti. C'est le cas de Vagues à l'âme de Karim Amellal, l'histoire émouvante d'une (non-)rencontre entre un jeune de banlieue et une fille de boucher de bord de mer qui rappelle un peu les nouvelles de la ronde de Le Clézio, le style en moins; un souffle de vent frais souffle dans il y a quelque chose d'inouï au royaume de Danemark, mais la fin de la nouvelle laisse le lecteur sceptique. Dans Racisme aveugle d'Habiba Mahany le style tempère un peu la lourdeur du propos ; stylistiquement intéressante également par la reproduction d'une langue orale truculente, la nouvelle Allah a aidé les blancs donne cependant l'impression au lecteur de ne pas savoir où elle va et manque singulièrement d'empathie à l'égard de ses personnages. On notera également les nouvelles à chutes de Mabrouck Rachedi mais davantage comme des exercices d'écriture réussis que comme des oeuvres fortes porteuses d'un véritable message. Finalement, les nouvelles les plus intéressantes sont celles qui s'éloignent de cette écriture au miroir prônée par le manifeste : que ce soit dans un jardin délaissé de Samir Ouazene où un jeune raconte le remariage de sa mère maghrébine avec un français de souche sans que l'on sache très bien si son récit est un fantasme ou une réalité, ou bien dans je suis qui je suis, excellente nouvelle - probablement la meilleure du recueil - de la non moins excellente Faïza Guène, où, sur un ton "mortellement" drôle, un personnage se prend pour Thierry Henry, Gérard Depardieu et Djamel Debbouze.
Globalement ce recueil, en dépit de quelques réussites, manque de souffle et d'envergure et prouve encore une fois que l'on ne fait pas de la bonne littérature avec des bons sentiments. Il manque à un certain nombre de ces auteurs la capacité de s'abstraire du réel pour porter sur celui-ci un regard singulier et éviter les clichés et les lieux communs dont la littérature n'a que faire. Faute d'un projet esthétique cohérent et ambitieux, ces chroniques d'une société annoncée se condamnent à n'être rien d'autre qu'un effet d'annonce.
Pour plus d'informations sur le collectif, on pourra toujours consulter le site Qui fait la France ?
Par Petrus
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Jeudi 7 juin 2007
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14:56
Il y a dix-huit ans IAM sortaient leur première démo. Dix-huit ans, l'âge de la majorité... Cela ne nous rajeunit pas. Pourtant, ce cinquième album nous apprend qu'il faut toujours compter avec les papys du rap et que la place est toujours occupée. En dix-huit ans les doyens du rap français ont acquis une maîtrise formelle incontestable, autant au point de vue musical qu'en ce qui concerne les paroles. La maîtrise vocale est également impressionnante, les voix ayant un véritable rôle dans l'agencement sonore de chacun des dix-sept morceaux de cet album (le style sec et efficace de "ça vient de la rue" est à cet égard exemplaire). Les thèmes sont un peu attendus : réglements de compte avec les représentants du « rap de droite » sur le mode de la prétérition (« WW », « rap de droite », « Sur les remparts », « coupe le cake »), revendications sociales concernant la place des minorités ethniques dans la société (« offishall », « rien de personnel »,et la reprise d'un célèbre slogan de Benetton appliqué au drapeau français, « united »), analyse ou chronique sociale (« to the world », « il en faut peu », « Au quartier »). Néanmoins l'album s'écoute avec un plaisir renouvelé, comme l'aboutissement d'un art qui n'en est plus à son coup d'essai. Mes deux coups de coeur sont une chanson teintée d'une douce mélancolie, « Nos heures de gloire », et « si tu m'aimais », qui sur le mode d'une chanson d'amour nous parle avec une réelle émotion de l'immigration désirée (plutôt que choisie). En bref, cette saison cinq nous confirme dans l'idée que le rap, au même titre que le rock dans les années 60 et 70, est l'expression musicale majeure de ce début de millénaire.
Les clips de cet album sont visibles sur le site d'Iam : www.iam.tm.fr/
Par Petrus
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Jeudi 31 mai 2007
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14:42
C'est une bonne idée des éditions Bleu autour que d'avoir réédité ce petit roman ou cette longue nouvelle de Madame de Duras, une contemporaine et amie de Madame de Staël et de Châteaubriand que l'histoire littéraire a injustement oubliée.
Ourika est une jeune orpheline sénégalaise que Mme de B. a charitablement sauvée de l'esclavage en la recueillant et en l'élevant comme sa propre fille. Pourtant, Ourika est différente, c'est ce qu'elle apprend en entendant, lors d'une conversation qu'elle écoute sans être vue, une amie de sa protectrice prononcer ces terribles paroles : « Qui voudra épouser une négresse ? » Elle se rend compte alors, à l'âge de douze ans, qu'elle ne peut décemment espérer ce que toutes les jeunes filles de son âge et de son milieu attendent avec impatience. Elle est condamnée par sa couleur à rester éternellement seule. La révolution lui offre un instant l'espoir d'un bouleversement de la société où elle pourrait acquérir une place selon son mérite, mais son espérance est bientôt déçue. Pire, elle se rend compte qu'elle est amoureuse de Charles, le fils de sa protectrice, qui ne la voit que comme une soeur et qui se marie avec une autre. Seule, desespérée dans un monde qui n'est pas fait pour elle, Ourika se tourne vers Dieu et devient religieuse dans un couvent.
Le texte prend la forme d'une longue confession adressée au médecin venu soigner Ourika sur son lit de mort. Si l'écriture, toute en analyse psychologique à la Benjamin Constant ou à la Madame de Lafayette, est assez classique, le sujet, lui, est éminemment romantique et Ourika est en quelque sorte la soeur noire d'Atala. Mais plus que la forme qui a quelque peu vieilli, c'est le fond de ce récit qui reste d'une actualité brûlante. Ourika ressemble à ces Français à qui l'on a enseigné les valeurs de la France, la liberté, l'égalité, la fraternité, et à qui, une fois adulte, l'on renvoie sans cesse la couleur de leur peau ou les sonorités de leur patronyme comme une fin de non recevoir. Il se pourrait qu'ils se tournent, comme Ourika, vers la religion. Mais cette religion-là n'a rien de calme ou de paisible. Qu'on y prenne garde. Il serait temps.
Le texte de Madame de Duras est disponible sur le site de la Bibliothèque de Lisieux : Ourika
Par Petrus
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Publié dans : littérature
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Jeudi 24 mai 2007
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18:55

Un documentaire sur ces belles Françaises que le monde entier nous envie. A priori, le thème est alléchant. Tournant autour du festival de Cannes et de ses stars françaises, le film de Pascale Lamche alterne images tirées de films et interviews pour la plupart en anglais de célébrités internationales et néanmoins typiquement françaises telles que Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau (notre image), Juliette Binoche, Sophie Marceau, Laetitia Casta, Audrey Tautou, Sara Forestier... Sont évoqués les liens entre les marques de parfums et de produits cosmétiques et les actrices, fonctionnant plus comme un partenariat - l'actrice prêtant son visage à la marque et la marque son prestige à l'actrice - que comme une activité mercenaire. Avec cependant des ruptures, comme celle provoquée par l'engagement politique d'Emmanuelle Béart auprès des sans-papiers. Est évoquée également l'incarnation de la République par ces actrices qui représentent la France à l'étranger.
Car la beauté française, au singulier comme au pluriel, est avant tout un produit d'exportation et de prestige international. C'est ce que nous fait clairement comprendre ce documentaire, mais sans chercher à creuser l'analyse. On pourra regretter le choix, certes symboliquement fort mais néanmoins contestable, de la langue anglaise pour les interviews. Lorsque Catherine Deneuve, soudain libérée pour une raison mystérieuse de cette contrainte, se lance dans une analyse plus détaillée de son image, elle parvient à une réflexion plus exigeante et plus intéressante. On aurait aimé aussi que ce documentaire aille plus en profondeur sur la construction du mythe, sur ces liens avec l'industrie qu'elle soit cosmétique ou cinématographique, sur l'aspect historique de cette "beauté française" (quand est-elle apparue ? pour quelles raisons ?...) Bref, le documentaire de Pascale Lamche est en quelque sorte la caricature de son sujet : agréable à regarder, mais assez superficiel.
Par Petrus
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